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Passez, muscade !

"Un fragment attribué au même Héraclite énonce simplement : “Présomption, régression du progrès.” Et, bien des siècles après l’Éphésien, Socrate, devant la menace d’une condamnation à mort, ne se reconnaissait d’autre supériorité que celle-ci : ce qu’il ignorait, il ne croyait pas le savoir. La vie et la pensée les plus exemplaires de ces siècles s’achèvent sur un fier aveu d’ignorance. En oubliant cela, nous avons oublié notre virilité. Nous avons préféré la puissance qui singe la grandeur, Alexandre d’abord et puis les conquérants romains que nos auteurs de manuels, par une incomparable bassesse d’âme, nous apprennent à admirer. Nous avons conquis à notre tour, déplacé les bornes, maîtrisé le ciel et la terre. Notre raison a fait le vide. Enfin seuls, nous achevons notre empire sur un désert. Quelle imagination aurions-nous donc pour cet équilibre supérieur où la nature balançait l’histoire, la beauté, le bien, et qui apportait la musique des nombres jusque dans la tragédie du sang ? Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté. Nos misérables tragédies traînent une odeur de bureau et le sang dont elles ruissellent a couleur d’encre grasse.

[…] Nous vivons ainsi le temps des grandes villes. Délibérément, le monde a été amputé de ce qui fait sa permanence : la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs. Il n’y a plus de conscience que dans les rues, parce qu’il n’y a d’histoire que dans les rues, tel est le décret."
— Albert Camus, L’exil d’Hélène, 1948, in L’été, 1954